C’est l’exercice qui m’a donné envie de tenir ce carnet. Prendre un communiqué de presse, prendre l’article qui en découle, et les poser côte à côte sur la table de la cuisine avec un crayon. Je recommence une fois par mois environ. Voici un exemple complet, du début à la fin.
Le matériel de départ
Un communiqué d’une organisation professionnelle, 620 mots, publié un mardi à 9 h 00. Un article paru le lendemain dans un quotidien romand, 310 mots, signé des initiales d’un journaliste de la rédaction, sans mention d’agence.
Rapport de un à deux. La première observation est donc purement arithmétique : la moitié du texte a disparu, et ce qui disparaît est un choix aussi parlant que ce qui reste.
Un exemple de communiqué de presse, paragraphe par paragraphe
| Communiqué | Devenu | Observation |
|---|---|---|
| §1 annonce principale | Titre et première phrase | Repris, resserré, verbe changé |
| §2 contexte du secteur | Deuxième paragraphe | Réécrit, un chiffre conservé sur trois |
| §3 citation du président | Citation, raccourcie | Deux phrases sur quatre, sans coupure signalée |
| §4 détails techniques | Supprimé | Le passage le plus long du communiqué |
| §5 calendrier | Dernière phrase | Repris presque mot pour mot |
| §6 à propos de l’organisation | Supprimé | Attendu, c’est de la présentation |
| Absent du communiqué | Un paragraphe entier | Réaction d’un acteur non cité par l’émetteur |
Ce que la coupe de la citation change
La citation du président faisait quatre phrases. L’article en garde deux : la première, qui annonce, et la troisième, qui se félicite. Les deux manquantes nuançaient, l’une par une condition, l’autre par un délai.
Couper une citation est normal, et un article de 310 mots ne peut pas tout reprendre. Ce qui me gêne, c’est l’absence de points de suspension entre crochets qui signaleraient la coupe. Le lecteur reçoit deux phrases consécutives qui ne l’étaient pas.
Je ne sais pas si c’est une convention de la maison ou un oubli. Je n’ai pas posé la question, et je le précise pour ne pas faire passer une hypothèse pour un constat.
Le paragraphe ajouté, qui sauve l’article
Le dernier tiers du papier contient quelque chose que le communiqué ne contient pas : la réaction d’un acteur du secteur qui n’était pas dans la liste de diffusion, visiblement appelé par la journaliste dans l’après-midi.
Quatre lignes. C’est peu. C’est aussi la différence entre une reprise et un article. Sans ces quatre lignes, le lecteur aurait reçu la version de l’émetteur, raccourcie et validée par le prestige du journal.
Quand je compare un communiqué et son article, c’est cette poche d’ajout que je cherche en premier. Sa présence ou son absence me dit presque tout.
Ce que j’ai mesuré sur douze comparaisons
En un an, j’ai fait l’exercice douze fois. Sept articles contenaient au moins un élément absent du communiqué. Cinq n’en contenaient aucun. La proportion est meilleure que ce que j’anticipais quand j’ai commencé, et je l’écris d’autant plus volontiers que mon intuition de départ était pessimiste.
Le détail qui ressort : les cinq reprises sans ajout concernaient toutes des sujets techniques ou administratifs. Les sept autres touchaient à des questions locales où la rédaction avait un carnet d’adresses.
Comment refaire l’exercice chez vous
Le plus difficile est de trouver le communiqué d’origine. Les administrations publient les leurs, les grandes organisations souvent aussi, les entreprises rarement. Pour les dossiers où l’accès bloque, la loi suisse prévoit un droit d’accès aux documents officiels : le principe de la transparence, tel que le présente le Préposé fédéral, en fixe le cadre, et sa lecture vaut le temps qu’elle prend.
Ensuite, imprimez les deux textes, numérotez les paragraphes et remplissez un tableau à trois colonnes comme celui plus haut. Une heure suffit. La première fois, on croit qu’on va trouver des manipulations ; en général on trouve des arbitrages, ce qui est plus instructif et moins romanesque.
Ce que je continue de chercher
Un cas où l’article contredirait franchement son communiqué d’origine. En douze essais, je n’en ai pas trouvé. Ça ne prouve pas que ça n’existe pas, seulement que mon échantillon est petit et que mes exemples sont sans doute mal choisis.
Une autre piste serait de comparer non pas un communiqué et un article, mais un communiqué et les six articles qu’il a produits dans six titres. La divergence entre les reprises dirait peut-être plus que la distance entre la source et une seule d’entre elles. Je n’ai pas encore essayé, faute d’accès simultané à six titres le même jour.
Si vous en avez un sous la main, le formulaire de contact est ouvert. J’aimerais beaucoup le lire, et je le raconterais ici en citant les deux textes.
Trois choses que l’exercice m’a apprises sur moi
La première est que je surestime ma capacité à repérer une reprise à la lecture simple. Sur les douze comparaisons, j’avais noté à l’avance mon impression : dans quatre cas sur douze, je m’étais trompée sur l’origine du texte, dans les deux sens.
La deuxième est que je cherche spontanément les passages modifiés et que je néglige les suppressions. Or un paragraphe coupé est aussi parlant qu’une phrase réécrite, souvent davantage, et il ne saute pas aux yeux parce qu’il n’y a rien à voir. Le tableau à trois colonnes existe précisément pour m’obliger à regarder les lignes vides.
La troisième est que j’ai tendance à lire un écart comme une intention. Un adjectif disparu devient un choix idéologique dans ma tête, alors que c’est presque toujours une question de signes disponibles. La discipline consiste à écrire ce qui a changé sans écrire pourquoi, et à garder le pourquoi pour les cas où j’ai une preuve.
Cette mécanique prolonge ce que j’écrivais sur la relation presse et sur la définition d’une agence de presse, qui sont les deux autres maillons de la même chaîne.