Pendant des années, j’ai lu trois lettres en bas des articles courts sans me demander ce qu’elles recouvraient. « ats ». Parfois « afp », parfois « reuters ». Je croyais à une signature de journaliste pressé. C’est à peu près le contraire.
Agence de presse, définition courte
Une agence de presse est une entreprise qui collecte de l’information et la revend à des rédactions, pas au public. Elle produit des dépêches : des textes factuels, datés, destinés à être repris, coupés, réécrits ou publiés tels quels par les journaux qui lui sont abonnés.
Voilà la définition que j’ai fini par retenir. Elle tient en deux phrases et elle m’a changé la lecture de la presse plus que n’importe quelle autre notion de métier.
Pourquoi cette définition compte quand on lit
Quand un article porte la mention d’une agence, il n’a pas été écrit par la rédaction dont vous tenez le journal. Il a été acheté. La rédaction a choisi de le prendre, l’a peut-être raccourci, lui a donné un titre, l’a placé en page sept plutôt qu’en page trois.
Ces décisions restent des décisions éditoriales. Mais le texte lui-même, les mots, l’angle, les personnes citées, vient d’ailleurs. Et c’est pour ça qu’on peut lire la même phrase, mot pour mot, dans quatre journaux différents le même matin.
J’ai vérifié un lundi de mai. Un fait divers vaudois, quatre titres romands, trois reprises identiques au mot près et une quatrième réécrite avec un paragraphe local ajouté. Une seule rédaction avait fait quelque chose du texte.
Ce qu’une dépêche contient, et ce qu’elle ne contient pas
| Ce qu’on y trouve | Ce qu’on n’y trouve presque jamais |
|---|---|
| Les faits datés et localisés | Un point de vue assumé |
| Les déclarations officielles | Une mise en perspective historique |
| Les chiffres communiqués | Un contre-point critique développé |
| Un format court et réutilisable | Un reportage sur le terrain |
Cette sobriété n’est pas un défaut, c’est le cahier des charges. Une dépêche doit convenir à un quotidien populaire comme à un journal économique, donc elle évite tout ce qui engagerait l’un ou l’autre.
La conséquence que je n’avais pas vue
Si quatre journaux publient la même dépêche, ils ne se confirment pas mutuellement. Ils répètent une source unique. Lire le fait dans quatre titres ne le rend pas quatre fois plus vérifié.
Je me suis fait avoir plusieurs fois avant de comprendre ça. Un chiffre me semblait solide parce que je l’avais croisé partout. Il venait partout du même communiqué, relayé par la même agence, repris sans retraitement.
Depuis, quand un chiffre m’intrigue, je cherche d’abord s’il existe un article qui ne porte pas de mention d’agence. S’il n’y en a aucun, je sais que personne n’est allé voir.
Comment repérer l’origine d’un texte
Trois endroits à regarder, dans cet ordre : la signature en fin d’article, la mention entre parenthèses sous le titre, et la ligne de crédit photo, qui trahit souvent une origine différente du texte. Sur le web, la balise d’auteur affiche parfois le nom de l’agence là où le papier mettait trois lettres discrètes.
Le cas le plus courant en Suisse romande reste la mention d’agence accolée aux initiales d’un journaliste maison. Ça signifie en général : dépêche reprise, puis complétée. C’est la configuration la plus intéressante à lire, parce qu’on voit où le travail local commence.
Pour aller plus loin
Pour situer les agences dans l’ensemble du secteur, les indicateurs médias de l’Office fédéral de la statistique donnent des repères chiffrés sur l’offre et sa consommation. C’est austère, officiel, et ça évite les approximations que je faisais avant.
Ce que coûte une dépêche, et à qui
Une agence vit des abonnements que lui versent les rédactions. Le montant dépend de la taille du média, et il constitue une ligne fixe dans un budget déjà tendu. Un petit titre qui réduit son abonnement perd l’accès à des pans entiers de l’actualité qu’il ne peut pas couvrir lui-même.
Ça produit une asymétrie dont je n’avais pas idée : plus une rédaction est petite, plus la part d’agence dans ses pages est élevée, et plus son identité éditoriale se joue sur le peu qu’elle produit en propre. Lire un petit titre, c’est donc lire surtout ses choix de reprise et de placement.
D’où une habitude que j’ai prise : dans un journal modeste, je commence par chercher les articles qui ne portent aucune mention d’agence. Ils sont peu nombreux, et ce sont eux qui disent ce que la rédaction est.
Quand une dépêche se trompe
Une erreur dans une dépêche se propage dans tous les titres abonnés qui l’ont reprise. La correction, elle, ne se propage pas aussi bien : l’agence publie un rectificatif, chaque rédaction décide ou non de le relayer, et celles qui avaient publié en page intérieure publient rarement la correction au même endroit.
J’ai suivi un cas de ce genre en janvier. Un chiffre erroné, corrigé par l’agence le lendemain matin. Sur les trois titres que je lis, un seul a publié une correction, en bas de page, sans rappeler où l’erreur était parue. Les deux autres ont laissé l’article en ligne tel quel pendant plusieurs jours.
Je n’en tire pas de théorie. Je note que la chaîne qui diffuse vite diffuse mal les retours en arrière, et que le lecteur qui n’a vu que la première version reste avec elle.
Je n’ai aucune formation dans ce domaine et je serais incapable de décrire le fonctionnement interne d’une agence. Ce que je décris ici, c’est ce qu’on peut reconstituer depuis la place du lecteur, avec un journal et un peu d’obstination.
Si vous voulez voir la mécanique en détail, j’ai détaillé ma méthode de lecture hebdomadaire, et la comparaison de deux éditions d’un même journal suisse montre bien où le texte d’agence s’arrête et où la rédaction reprend la main.