« Les médias ne jouent plus leur rôle. » Je l’ai entendu trois fois en une semaine, dont une fois dans ma propre bouche. Le rôle des médias, donc. En essayant d’écrire ce que je mettais derrière cette expression, j’ai trouvé quatre choses différentes empilées sous le même mot, et le reproche que je formulais n’en visait qu’une seule.
Le rôle des médias, quatre fonctions que je confondais
La première est d’informer : rapporter ce qui s’est passé, avec exactitude. La deuxième est de contrôler : vérifier ce que font les pouvoirs, y compris quand personne ne le demande. La troisième est de donner un espace au débat. La quatrième, moins noble et bien réelle, est de tenir compagnie et de distraire.
Mon reproche visait presque toujours la deuxième fonction, alors que j’avais sous les yeux un article qui remplissait très correctement la première. Je reprochais à une brève de ne pas être une enquête.
Ce que la distinction change à la lecture
| Fonction | La bonne question à poser |
|---|---|
| Informer | Les faits sont-ils exacts, datés, attribués ? |
| Contrôler | Quelqu’un a-t-il été interrogé qui ne voulait pas l’être ? |
| Ouvrir le débat | Combien de positions distinctes sont représentées ? |
| Distraire | Est-ce présenté comme tel, ou déguisé en information ? |
La dernière ligne est celle qui me sert le plus. Un article de divertissement assumé ne me pose aucun problème. Le même contenu présenté avec les codes de l’information m’en pose un.
Une semaine de comptage
En septembre, j’ai classé pendant sept jours chaque article que je lisais dans l’une des quatre cases. Sur soixante-douze articles, quarante-six relevaient de la première fonction, dix-huit de la quatrième, six du débat, deux du contrôle.
Deux sur soixante-douze. Le chiffre m’a arrêtée, puis je l’ai relativisé : une enquête demande des semaines, un titre ne peut pas en publier une par jour, et mes trois journaux n’ont pas les mêmes moyens qu’une grande rédaction. Deux par semaine dans trois petits titres romands, ce n’est peut-être pas si peu.
Je ne sais pas quel chiffre serait normal. Personne ne me l’a jamais dit, et je me méfie des gens qui l’affirment sans l’avoir compté.
Ce que je ne demande plus aux médias
De me dire quoi penser, et de couvrir tout. Les deux attentes se contredisent, et j’ai mis du temps à le voir. Un journal qui couvre tout survole ; un journal qui approfondit laisse des trous. On choisit, et le lecteur choisit en retour quel titre il prend.
La contrepartie, c’est que lire un seul titre ne suffit pas, quelle que soit sa qualité. Ce n’est pas un reproche adressé au titre, c’est une propriété de l’exercice.
La transparence, pièce du puzzle
Une partie de la fonction de contrôle repose sur l’accès aux documents officiels. En Suisse, ce droit d’accès existe, et le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence en explique les contours et publie ses recommandations. Comprendre ce qu’un journaliste peut légalement obtenir m’a aidée à mieux juger ce qu’il obtient réellement.
Ce que je ne saurais pas sans eux
Exercice que je me suis imposé après la semaine de comptage : lister ce que j’ai appris cette année-là et dont j’aurais tout ignoré sans la presse. La liste était plus longue que prévu, et presque entièrement locale.
Un projet de réaménagement à deux rues de chez moi, le calendrier d’un chantier qui me concerne directement, la fermeture d’un commerce où j’allais, le résultat d’un vote communal que je n’aurais pas suivi autrement. Rien de spectaculaire. Rien non plus que j’aurais pu trouver seule sans y passer mes soirées.
Ce constat tempère mon comptage de la semaine précédente. Deux enquêtes sur soixante-douze articles, c’est maigre vu depuis l’idéal du contre-pouvoir. Vu depuis ma rue, les quarante-six articles d’information pure valent beaucoup plus que je ne leur accordais.
Le reproche que je maintiens
Il porte sur la quatrième case. Des contenus de divertissement présentés avec l’apparence de l’information, titrés comme une nouvelle, placés dans le flux d’actualité. Le lecteur pressé ne fait pas le tri, et le format lui dit qu’il n’a pas à le faire.
La frontière n’est pas toujours nette, et je ne réclame pas d’étiquette sur chaque texte. Mais quand une liste de restaurants arrive entre un vote fédéral et un accident de la route, avec la même typographie et la même promesse de pertinence, quelque chose s’est brouillé qui pourrait rester clair.
Quand un article indique qu’une administration a refusé de communiquer, ce n’est pas une formule de style. C’est une information sur le dossier, et souvent la plus parlante du texte.
Une question que je n’arrive pas à trancher
Si les quatre fonctions existent, laquelle finance les autres ? La réponse qu’on entend est que le divertissement et les services paient l’enquête. Ça se défend : un reportage de trois semaines ne se rentabilise pas, une liste de sorties du week-end attire du monde.
Ce raisonnement me gêne tout de même. Il justifie n’importe quel contenu par ce qu’il permettrait de financer ailleurs, sans qu’on vérifie jamais que le financement arrive effectivement à l’enquête. Je n’ai pas les comptes d’un journal sous les yeux et je ne peux pas vérifier.
Ce que je peux observer, c’est la corrélation grossière : les deux enquêtes de ma semaine de comptage venaient du titre qui publie aussi le plus de contenus de divertissement. Un cas, un titre, une semaine. Ça ne prouve rien du tout, et pourtant ça va dans le sens de l’argument.
Je laisse la question ouverte. Elle demande des chiffres que je n’ai pas, et j’aime autant l’écrire que proposer une conclusion élégante qui ne reposerait sur rien.
Ce classement en quatre cases est devenu un réflexe, et il complète bien ce que je regarde dans le chapô d’un article ou dans mes lectures de la presse internationale.