Sous le titre, avant le corps du texte, il y a souvent un paragraphe en gras de trois ou quatre lignes. En journalisme, ça s’appelle un chapô. Je l’ai lu toute ma vie sans savoir qu’il portait un nom, et sans mesurer à quel point il oriente tout ce qui suit.
Le chapô, un mot de journalisme pour un paragraphe
Il résume l’article et donne envie de le lire. Deux fonctions qui ne tirent pas toujours dans la même direction : résumer demande de la fidélité, donner envie demande de l’accroche.
Le chapô est aussi ce qui s’affiche dans les listes d’articles, dans les partages, dans les fils d’actualité. Beaucoup de gens ne liront que lui. C’est donc un texte qui doit tenir seul tout en représentant correctement un article qu’il ne contient pas.
Ce que j’ai compté sur vingt articles
J’ai pris vingt articles de trois titres romands et j’ai comparé la promesse du chapô avec ce que l’article établissait réellement. Trois catégories, jugées à la main, donc discutables.
| Rapport chapô / article | Nombre |
|---|---|
| Le chapô résume fidèlement | 13 |
| Le chapô accentue un élément secondaire | 5 |
| Le chapô annonce ce que l’article ne montre pas | 2 |
Treize sur vingt, c’est une majorité confortable, et je l’écris parce que ce carnet n’existe pas pour accabler les rédactions. Les cinq cas intermédiaires sont les plus intéressants : un détail vrai mais marginal est remonté en tête, ce qui déplace le sujet sans rien inventer.
Les deux cas qui m’ont gênée
Le premier annonçait une « inquiétude croissante » des habitants d’un quartier. L’article citait trois personnes, dont deux disaient attendre de voir. L’inquiétude était celle d’une seule, et l’adjectif « croissante » ne reposait sur aucune mesure dans le temps.
Le second promettait des « révélations » sur un marché public. L’article reprenait des documents déjà publiés six mois plus tôt par le même titre, en les résumant. Rien de faux, rien de nouveau non plus.
Dans les deux cas, le corps du texte était correct. C’est l’escalier d’entrée qui montait plus haut que l’étage.
Pourquoi ce n’est pas toujours la faute du journaliste
Le chapô et le titre sont souvent écrits par le secrétariat de rédaction, pas par la personne qui signe l’article. Un journaliste peut parfaitement découvrir le matin l’accroche posée sur son papier.
Je trouve cette séparation des tâches assez logique en termes de métier, et un peu troublante en termes de responsabilité. Le nom affiché n’est pas celui de la personne qui a écrit la phrase la plus lue.
Un test simple en deux étapes
Lisez le chapô, notez en une phrase ce qu’il vous promet. Lisez l’article, notez en une phrase ce qu’il établit. Comparez vos deux phrases. L’exercice prend deux minutes et il transforme la lecture des listes d’articles, où l’on choisit presque uniquement sur le chapô.
Quand l’écart est net et répété chez un même titre, il existe une instance à laquelle on peut s’adresser : le Conseil suisse de la presse traite les plaintes et publie ses prises de position, qui se lisent très bien même quand on n’est pas du métier. Je les parcours parfois le soir, et c’est une bonne école.
Ce que le chapô devient en ligne
Sur papier, le chapô accompagne l’article : on voit les deux d’un seul regard. En ligne, il circule souvent seul, dans une liste, dans un aperçu de partage, dans une notification. L’écart entre la promesse et le texte devient alors invisible pour qui ne clique pas.
J’ai regardé ce que les trois titres affichaient dans leurs listes d’articles. Deux reprennent le chapô tel quel. Le troisième affiche une version plus courte, écrite séparément, qui diffère parfois du chapô de l’article. Trois textes différents pour un même papier, donc, selon l’endroit où on le rencontre.
Cette multiplication n’est pas une faute en soi. Elle rend seulement la vérification plus laborieuse : pour juger ce qu’un titre promet, il faut regarder la liste, l’aperçu et l’article, et noter les trois.
Un conseil que je m’applique mal
Lire l’article avant de se faire une opinion sur le titre. Je le sais, je le répète, et il m’arrive encore de m’agacer d’une accroche sans avoir ouvert le texte qui la suit.
La solution que j’ai trouvée est mécanique plutôt que vertueuse : je note l’accroche dans mon carnet sans commentaire, puis je lis, puis j’écris ce que l’article établit. Les deux lignes se suivent sur la page, et l’écart saute aux yeux sans que j’aie besoin de me faire confiance pour rester honnête.
Sur les vingt articles de mon relevé, cette méthode m’a fait changer d’avis trois fois : j’avais noté l’accroche comme excessive et l’article la soutenait. Trois sur vingt, c’est assez pour ne plus juger sur l’escalier.
Je n’ai jamais déposé de plainte et je n’envisage pas de le faire. Mais savoir que les prises de position sont publiques change la façon dont je lis les cas limites.
Les chapôs qui font bien leur travail
Treize sur vingt, donc, et je veux m’arrêter dessus parce qu’un carnet qui ne relève que les ratés donne une image fausse. Les bons chapôs partagent deux traits que j’ai fini par repérer.
Le premier est qu’ils annoncent une question plutôt qu’une réponse. « Combien coûte réellement la rénovation de la passerelle ? » engage moins que « La rénovation de la passerelle coûtera trop cher », et l’article qui suit a toute latitude pour nuancer sans trahir son entrée.
Le second est qu’ils nomment leur source dès la première ligne. Un chapô qui commence par « selon le rapport publié mardi » donne immédiatement au lecteur de quoi juger la suite. C’est moins vendeur qu’une affirmation nue, et ça tient debout tout seul, ce qui compte beaucoup pour un texte qui circule détaché de son article.
Ce décalage entre l’annonce et le contenu se retrouve ailleurs, notamment dans la manière dont les classements de presse sont relayés et dans les formulations que décrit mon billet sur la relation presse.