Fin août, les pages « rentrée scolaire » reviennent. Mi-décembre, les bilans de l’année. En juillet, la chaleur et les gestes à adopter. Ces sujets portent un nom de métier que j’ai mis du temps à apprendre : le marronnier.
Marronnier, journalisme, et un arbre qui fleurit
Le terme vient d’un marronnier parisien qui fleurissait tôt et donnait chaque printemps l’occasion d’un article. En journalisme, un marronnier désigne donc un sujet prévisible, lié au calendrier, qu’on peut préparer d’avance et sortir à date fixe.
Le mot est souvent employé avec une pointe de mépris, y compris par les journalistes eux-mêmes. J’ai partagé ce mépris pendant un moment. J’en suis revenue, en partie.
Les douze que j’ai relevés
Sur une année de lectures, dans trois titres romands, j’ai noté les sujets qui revenaient à la même période que l’année précédente. J’en ai compté douze, répartis très inégalement.
| Période | Sujet récurrent | Nombre de titres |
|---|---|---|
| Janvier | Bonnes résolutions et abonnements de fitness | 2 |
| Mars | Changement d’heure | 3 |
| Mai | Premiers week-ends au lac | 2 |
| Juillet | Canicule et personnes âgées | 3 |
| Août | Coût de la rentrée scolaire | 3 |
| Novembre | Chauffage et facture énergétique | 3 |
Six périodes, douze occurrences, et trois sujets présents dans les trois titres la même semaine. Le calendrier commande plus que je ne l’imaginais.
Pourquoi j’ai arrêté de m’en moquer
Le marronnier du coût de la rentrée, lu en août 2025, contenait des chiffres précis de fournitures comparés à l’année d’avant. Celui de 2026, dans le même titre, reprenait la structure et actualisait les montants. Mis côte à côte, les deux donnent une série. Une série vaut mieux qu’un article isolé.
Le sujet est prévisible, la mesure est reproductible, et la reproductibilité est ce qui permet de comparer. Un papier inédit chaque année sur un angle différent aurait été plus réjouissant à lire et parfaitement inutilisable pour voir une évolution.
Je garde mes réserves pour les marronniers qui ne mesurent rien, du type « les Romands et le ski », où seule change la photo.
Comment je repère un marronnier à la lecture
Trois signes, assez fiables. Le premier est l’absence de déclencheur : l’article ne répond à aucun événement, il arrive seul. Le deuxième est le ton explicatif, qui suppose un lecteur qui découvre. Le troisième est la date de publication, étrangement proche de celle d’un article comparable l’année précédente.
Ce dernier signe demande de retrouver l’archive, ce qui n’est pas toujours possible selon les titres. Quand l’accès aux archives est payant, je le note et je m’arrête là.
Le lien avec les communiqués
Beaucoup de marronniers naissent d’un communiqué envoyé chaque année à la même période par une association, un office ou une fédération. Le calendrier des institutions nourrit le calendrier des rédactions. Le cas le plus net est celui des scrutins : les dates de votations et d’élections sont fixées des années à l’avance, et la couverture qui les accompagne arrive à heure fixe elle aussi.
Cette filiation ne disqualifie rien. Elle explique juste pourquoi trois titres publient le même sujet la même semaine sans s’être concertés.
Ce que j’en fais maintenant
Le marronnier qui m’a fait changer d’avis
Novembre, facture énergétique. Le même titre publie l’article chaque année depuis au moins quatre ans, avec la même structure : un ménage type, une facture détaillée, une comparaison avec l’année précédente, deux conseils.
Lu seul, c’est le degré zéro du journalisme saisonnier. Lu en série, sur quatre ans, c’est une courbe. J’ai reporté les montants dans un carnet et la progression est nette, bien plus parlante qu’un article unique annonçant une hausse. Aucun des quatre papiers ne prétend faire ça ; c’est l’accumulation qui produit le résultat.
Ce qui manque, c’est que personne ne publie la courbe. Chaque année repart à zéro, avec un rappel de l’année précédente et rien avant. Le travail de série existe, il est simplement dispersé dans quatre éditions que seul un lecteur maniaque rapproche.
Préparer un marronnier, vu de l’extérieur
Un sujet prévisible peut se travailler à l’avance, pendant une période creuse, et sortir au bon moment. En théorie, ça devrait produire des papiers mieux documentés que l’actualité chaude, puisque le temps ne manque pas.
En pratique, mes relevés montrent l’inverse : les marronniers que j’ai notés sont en moyenne plus courts et citent moins de sources que les articles d’actualité du même titre à la même période. Je n’ai pas d’explication solide. Mon hypothèse, invérifiable depuis ma place, est que le temps dégagé sert à autre chose et que le marronnier se fabrique en dernier, parce qu’on sait qu’il passera.
Une autre lecture est possible : un sujet attendu demande moins de mise en contexte, donc moins de signes. Les deux explications tiennent, et je n’ai aucun moyen de trancher entre elles avec un carnet et trois abonnements.
Je conserve les marronniers chiffrés et je classe les autres. L’exercice a transformé un agacement en matière de travail, ce qui est à peu près la meilleure chose qui puisse arriver à une lectrice qui prend des notes.
Ce que je ferais à leur place
Une précaution d’abord : je n’ai jamais tenu une rubrique, je ne connais pas les contraintes d’une conférence de rédaction, et ce qui suit est une envie de lectrice, pas un conseil professionnel.
J’aimerais qu’un marronnier chiffré publie sa série. Trois lignes suffiraient : le montant de cette année, celui de l’an dernier, celui d’il y a cinq ans. Le travail est déjà fait, il dort dans les archives du journal, et sa publication transformerait un article saisonnier en instrument de mesure.
J’aimerais aussi que la méthode soit stable d’une année sur l’autre. Le marronnier de la rentrée change de panier type selon les éditions, ce qui rend la comparaison approximative. Un panier figé, même imparfait, vaudrait mieux qu’un panier amélioré chaque année.
Ces deux demandes ne coûtent presque rien, et c’est peut-être pour ça qu’elles me paraissent raisonnables depuis mon canapé. Il y a sûrement une raison que j’ignore.
Le mécanisme est le même que celui que je décris dans la définition d’une agence de presse, et il se vérifie bien dans la façon dont circulent les classements de presse, eux aussi calés sur un calendrier.