Un journal suisse, deux unes : l’écart qui m’a arrêtée

Portrait de Fabienne CorbazPar · 1 août 2026

Un vendredi de juin, j’ai acheté le même journal suisse dans deux kiosques distants de quarante kilomètres. Pas par méfiance : par curiosité, parce qu’une amie m’avait dit que les éditions régionales différaient « un peu ». Un peu, c’est vite dit. Les deux unes n’avaient rien en commun.

Ce qu’il y avait sur chaque une

D’un côté, une photo pleine largeur d’un chantier routier avec un titre sur les retards de livraison. De l’autre, un portrait d’une conseillère communale et un titre sur un budget scolaire. Même logo, même date, même prix. Rien d’autre en commun au-dessus du pli.

J’avais vaguement conscience que les éditions régionales existaient. Les voir côte à côte, c’est autre chose. Le lecteur d’un kiosque et celui de l’autre ne commencent pas leur journée avec la même information, et aucun des deux ne le sait.

Où la frontière passe exactement

J’ai fait l’inventaire page par page, en notant pour chaque article s’il apparaissait dans une édition, dans l’autre, ou dans les deux. Le résultat m’a surprise par sa netteté.

Rubrique Pages identiques Pages différentes
Régional 0 6
Suisse 4 0
International 5 0
Économie 3 0
Culture et sports 2 2

Le cœur du journal est commun. La divergence se concentre sur le régional, plus une poche dans les pages sportives, où les résultats des clubs locaux prennent la place. Logique, une fois écrit. Mais la une, elle, est tirée du régional, et c’est elle qui donne le ton de toute la lecture.

Ce que ça change pour qui lit un journal suisse

Un journal suisse à éditions multiples est deux journaux qui se ressemblent beaucoup. Si vous discutez de l’actualité avec quelqu’un qui habite à une heure de chez vous et que vous lisez « le même journal », vous n’avez peut-être pas lu les mêmes trois premières pages.

Je ne crois pas que ce soit problématique en soi. Une rédaction régionale couvre une région, et un lecteur de Neuchâtel n’a que faire du budget scolaire d’une commune qu’il ne traverse jamais. Ce qui m’a arrêtée, c’est que rien sur l’objet lui-même ne signale cette variation. Pas de mention d’édition visible en kiosque, pas d’indication sur la une.

Le détail que j’ai failli manquer

En page quatre, les deux éditions publiaient le même article sur un vote fédéral, signé du même nom, à une différence près : l’édition où j’avais acheté le premier exemplaire ajoutait deux paragraphes citant un élu local. Même papier, allongé pour le public concerné.

Ça, ce n’est pas du découpage régional, c’est de l’adaptation. Et je n’aurais rien vu si je n’avais pas lu les deux versions en parallèle, avec un crayon, en comptant les paragraphes. C’est fastidieux. C’est aussi la seule méthode qui donne des réponses.

Les chiffres existent, et ils sont publics

En cherchant combien de titres régionaux restent en activité, je suis tombée sur les statistiques fédérales sur les médias, qui suivent la consommation de médias et l’offre éditoriale du pays. Les séries ne répondent pas à ma question précise sur les éditions, mais elles donnent l’ordre de grandeur de la concentration en cours, et ça vaut le détour pour qui veut des nombres plutôt que des impressions.

Ce que je retiens

Je continuerai d’acheter deux exemplaires quand un sujet me tient, et je noterai le kiosque sur la première page avant de les ranger. Trois mois plus tard, on ne sait plus lequel vient d’où, et la comparaison devient inutilisable.

Si vous avez déjà fait l’exercice avec un autre titre, écrivez-moi : je serais curieuse de savoir si la frontière passe au même endroit ailleurs.

Pourquoi les éditions régionales existent encore

Mon hypothèse de départ était économique : une rédaction centrale produit le tronc commun, des correspondants alimentent les pages locales, et le coût marginal d’une édition supplémentaire reste faible. Ça tient, en partie.

Ce que je n’avais pas prévu, c’est l’argument publicitaire. Un commerce de quartier n’achète pas une page dans un journal diffusé dans tout le canton ; il en achète une dans l’édition qui couvre sa commune. Les pages locales ne sont pas seulement un service au lecteur, elles sont aussi ce qui rend l’annonce vendable. En feuilletant mes deux exemplaires, les encarts publicitaires divergeaient autant que les articles, ce qui m’avait échappé au premier passage parce que je ne regardais que la rédaction.

Cette double fonction explique pourquoi le découpage survit malgré les fusions. Supprimer les éditions reviendrait à supprimer un marché publicitaire local, pas seulement à économiser des pages.

La question des archives

En voulant vérifier si l’écart existait déjà il y a cinq ans, je me suis heurtée à un mur. Les archives numériques du titre ne conservent qu’une version, sans indication d’édition. Un article régional publié dans une seule édition apparaît dans la base comme un article du journal, sans mention de son périmètre de diffusion.

Pour un lecteur qui consulte une archive, l’information « cet article n’a été lu que par un tiers du lectorat » a disparu. Je ne sais pas si c’est un choix technique ou une limite de l’outil, et je n’ai pas trouvé de documentation là-dessus. Je le signale comme une question ouverte, pas comme un reproche.

Résultat pratique : la comparaison d’éditions ne peut se faire que sur le papier, le jour même, en achetant deux exemplaires. C’est une contrainte qui réduit beaucoup le nombre de fois où je pourrai refaire l’exercice.

Un mot sur la méthode, et ses faiblesses

Deux exemplaires, un jour, un seul titre. Mon échantillon est minuscule et je n’en tire aucune conclusion sur la presse romande dans son ensemble. Un vendredi de juin n’est pas une semaine ordinaire, et le chantier routier qui occupait une des deux unes était un sujet chaud dans sa région, ce qui a pu accentuer l’écart.

Pour faire les choses correctement, il faudrait répéter l’achat sur plusieurs semaines, à des jours différents, et idéalement sur deux titres. Ça représente une dépense et surtout deux déplacements hebdomadaires que je ne peux pas tenir.

Je publie donc une observation isolée, datée, et je la présente comme telle. Si elle donne à quelqu’un l’envie de refaire l’exercice plus sérieusement, elle aura servi à quelque chose.

Cette comparaison rejoint ce que je note chaque semaine dans ma synthèse de la presse du dimanche, où la question de la surface accordée revient presque à chaque fois. Les autres notes de la rubrique Journalisme et reportage tournent souvent autour de la même question.